— Le climat qui cache la forêt —

Le changement climatique occulte- t-il les problèmes d’environnement ?

Conférence animée par Denis Cheissoux

Avec la participation de :

Guillaume Sainteny, président de GS Conseil et maître de conférence à AgroParisTech

 

Cent jours après la COP21, la première conférence de Gecina Lab, le club de réflexion prospective de Gecina sur l’innovation, les nouveaux usages de bureaux et la RSE, portait sur le dernier ouvrage de Guillaume Sainteny, Le climat qui cache la forêt*. Interrogé par Denis Cheissoux, journaliste et producteur de CO2 mon amour, l’auteur, également président de GS Conseil et maître de conférence à AgroParisTech, considère que le changement climatique occupe trop de place médiatiquement et politiquement par rapport aux autres questions environnementales. Loin d’être « climato-sceptique », Guillaume Sainteny n’en sous-estime pour autant pas l’importance. « J’ai utilisé différents indicateurs et force est de constater que 7 millions de décès prématurés dans le monde – dont 90 % dans les pays en voie de développement – peuvent être imputés à la pollution atmosphérique, alors que, aujourd’hui, les victimes du changement climatique n’atteignent pas 10 %, peut-être pas même 1 % de ce chiffre. Ce constat vaudra au moins jusqu’en 2050, la mauvaise qualité de l’eau arrivant en deuxième position des causes de décès  prématurés liés à l’environnement dans les pays en voie de développement. »

Parmi les études citées par l’auteur, différents rapports de l’OCDE ou celui de la Commission Oxford-Martin sur les générations futures vont dans le même sens, et estiment au même niveau d’urgence l’accès à l’eau, la pollution de l’air, l’érosion de la biodiversité et le changement climatique. Ces rapports soulignent que « Tous ces problèmes sont intercorrélés. On ne peut en résoudre un sans résoudre les autres, au risque que ceux auxquels on ne s’attaquerait pas empirent », résume Guillaume Sainteny.

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En évaluant tous les risques globaux,  le Global Risks Report 2015 du Word Economic Forum cite, pour sa part, en première position l’accès à l’eau, en cinquième un échec de l’adaptation au changement climatique et en dixième position l’érosion de la biodiversité.  Dans l’édition 2016, ces risques sont, respectivement, classés troisième, premier et sixième. On les retrouve donc, régulièrement, tous trois, dans les dix premiers. « L’Encyclique Laudato si de 2015, que les médias ont associée à tort au climat, n’y consacre que quatre pages, dans sa partie constats, contre trois à l’eau et sept à la biodiversité. La question principale que le Pape y soulève est celle du rapport de l’homme avec la nature. Il y défend l’interprétation franciscaine de la Genèse, minoritaire jusqu’ici, qui consiste, non pas à considérer que l’homme peut soumettre et dominer la nature mais qu’il doit se montrer garant de la Terre en tant que création de Dieu. »

Les coûts inhérents à la pollution atmosphérique semblent supérieurs  à ceux du changement climatique

16-03-11 024dEn ce qui concerne les coûts des différentes dégradations environnementales, la majorité des études proposent un coût annuel de 1 à 2 % du PIB mondial par an imputable au changement climatique, contre 0,9 à 5 % pour l’érosion de la biodiversité et 13 % pour la pollution atmosphérique. À l’échelle de l’Union européenne, pour un objectif de + 2 °C , le coût du changement climatique représenterait entre 0,5 et 1,5 % du PIB par an, contre 3 à 10 % pour la pollution atmosphérique. En France, les coûts inhérents à la pollution atmosphérique s’élèvent à 100 milliards par an.

Dans les pays en voie de développement, pourtant davantage exposés aux effets du changement climatique, cette problématique n’arrive qu’en cinquième position parmi les risques environnementaux (étude OCDE), derrière la surexploitation des ressources naturelles, l’accès à l’eau, à l’énergie et aux infrastructures de base, la pollution de l’air et de l’eau, et la pauvreté rurale. « Un tiers des sols mondiaux sont dégradés, ce qui menace 1,5 milliard d’hommes déjà en situation de pauvreté », souligne Guillaume Sainteny, citant le cas de l’Inde qui a pris un engagement sur la neutralité de dégradation de ses sols mais pas sur sa neutralité carbone, considérant la premiere plus importante pour son développement.

Des arbitrages politiques discutables…

Peut-on aller jusqu’à dire que certaines mesures des politiques climatiques s’avèrent défavorables à l’environnement ? « Les arbitrages ne sont en effet pas toujours pertinents », confirme Guillaume Sainteny, citant, « par exemple, les dérogations à la loi littoral introduites par la loi sur la transition énergétique ou la loi Brottes pour permettre l’implantation d’éoliennes de 150 mètres de hauteur sur le littoral. Le réseau électrique ne pouvant intégrer que 30 % d’électricité intermittente et les communes littorales ne représentant que 3 % des communes françaises, on aurait pu éviter de déroger à cette loi, adoptée à l’unanimité, il y a 30 ans, précisément pour des raisons paysagères. »

La rencontre s’est achevée sur de nombreuses questions sur des sujets aussi variés que l’usage du bois dans le bâtiment comme moyen de lutter contre les émissions de CO2, les normes des véhicules diesel, la taxe carbone ou la dépollution des sites nucléaires…

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Sur la question du résidentiel-tertiaire, qui représente environ 20 % des émissions de gaz à effet de serre, Guillaume Sainteny constate l’instabilité des normes et des incitations fiscales (CITE, PTZ, ecoPTZ, etc.), source de confusion pour les professionnels et les particuliers. « Il aurait été plus rationnel de donner la priorité aux transports, premier secteur émetteur en France (28 %). En outre, concentrer tous les efforts sur la seule enveloppe thermique des logements et bureaux sans lutter efficacement contre l’étalement urbain revient à reperdre d’un côté  ce qu’on a gagné de l’autre. De même, la France a donné la priorité aux ENR sur les économies d’énergie. Pourtant, les secondes sont plus intensives en emplois, permettent d’améliorer la compétitivité de l’industrie, de redonner du pouvoir d’achat aux ménages et de diminuer les importations d’énergies fossiles, alors que les secondes qui possèdent, certes, l’intérêt de diversifier le mix électrique, contribuent à creuser le déficit commercial puisque le matériel ENR est importé.  C’est la décarbonnation du secteur des transports (n’utilisant que très peu l’électricité) qui permettrait de progresser dans la décarbonnation de la France, pas le développement des ENR, plus de 90 % de l’électricité française étant déjà decarbonnée ».

Avec 1 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre pour 4 % du PIB, la France n’en reste pas moins un très bon élève en la matière. Son électricité est la plus décarbonnée de l’UE après celle de la Suède. La France n’a aucun contentieux avec l’UE en matière climatique, alors qu’elle en a dans les domaines de l’eau, de l’air, de la biodiversité, du bruit, de l’évaluation environnementale, etc.

C’est aussi du fait de ces bonnes performances en matière climatique que la priorité que lui accorde la France, au sein de ses politiques environnementales, peut être questionnée.

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* Éditions Rue de l’Échiquier, 272 pages, 18 €.